Adieu Philippeville! Adieu, mon beau pays!
Ces mots qui terminaient mon ouvrage précédent, nous les avons prononcés, au moment de quitter la terre natale. Pourtant, l'idée d'abandonner la baie de Stora ne nous avait pas effleurés jusqu'alors.
Bien au contraire, le 13 mai 1958 nous redonnait foi en l'avenir. Et les manifestations franco-musulmanes qui s'ensuivirent étaient là pour nous faire croire que l'Algérie resterait française. Et puis un matin, après le départ des plus fortunés, des plus opportunistes ou des plus chanceux, c'est vers le quai qu'il a fallu se diriger.
Un des derniers exilés, laissant derrière lui la "Cité indigène", est parti du faubourg de l'Espérance, s'arrêtant pour une dernière prière à l'église Sainte-Thérèse. Rapidement car le port était encore loin, il a parcouru la route de Constantine, passant devant les pipes Amiel, les transports Spataro, Chabiran, le garage Buono, le café Raynaud (l'ancien gardien de but du Racing), la papeterie Lacono, les cars Monti, la boulangerie Vitiello, le garage Berliet de Noël Gori et Lucien Lequesne, le chocolat Meunier, et en face sur la droite, l'école du faubourg trop petite maintenant et devant laquelle avait été installé un préfabriqué. D'un coup d'oeil, il regarda Tabone le charron, Gohin le carrossier et un peu plus loin le jeu de boules, le kiosque à essence de Lafaix.
Sur la place des chameaux, il avait rencontré deux autres candidats au départ. L'un venait du Montplaisant, le second des Allées Barrot. L'espace d'une seconde, ils crurent entendre les "bomatchicabos" et "Allez l'étoile", provenant du stade municipal, tout au bout de cette longue allée bordée de palmiers.
Tout autour de la statue du 3ème Zouaves, s'articulaient la Maison des Meskines où se trouvait le bureau auxiliaire des PTT, la gare des autobus, la maison Tribaudeau avec son atelier tenu longtemps par Joseph Gori, mon grand-père, puis par Pierre Dicostanzo et enfin par Maurice Criscuolo. De l'autre côté se dressait la Maison du Colon et la banque avec derrière elle, la caserne Mangin. Passsage rapide devant les cycles Redon, car tous ceux qui descendent des hauts quartiers sont là, venant de la rue du Capitaine Drouin, de la place des Zouaves, et ceux qui descendent de la rue des Citernes, du théâtre romain, empruntent la rue Gambetta, passant devant le magasin de Mme Grillot la corsetière, l'Empire, le plus grand cinéma de la ville, le bazar Spennato où nous nous postions pour regarder les filles sortant du collège Emile Maupas, la teinturerie, la pharmacie Derrieu (Le Bot), l'imprimerie de mon ami Hubinger qui donnait les résultats des étapes du Tour de France, etc, etc...
On court vers les quais.
On monte la passerelle.
On s'entasse sur le pont du navire, dont la sirène dans un grand cri, hurle à la mort.
Alors chacun reste avec ses souvenirs... figés dans des instantanés comme les photos qui composent cet album.